Énéa

« Pourquoi la rivière s’inquiéterait-elle de tarir ? »

« Même si un jour la source ici s’assèche, continua Énéa, il te faut bien comprendre que l’eau jaillira ailleurs, qui est un autre ici.

Tu vois, la rivière est comme toi, un instantané positionné dans le temps et l’espace : l’illusion d’une indépendance, un goût peut-être, une couleur, quelques caractéristiques éparses et éphémères. Toi tu as oublié, mais elle, se souvient : elle est Eau, Une, indivisible et inaltérable. Non, je te le dis, l’Eau ne s’inquiète pas de savoir si elle coulera encore demain, ni la source ne modère son débit, en prévention des temps arides.

Petite toi qui t’enracine, tu peux bien craindre que le Souffle te quitte demain, ou bien l’Amour. Mais une partie de toi au mouvement le Souffle t’invite. C’est comme… Comme tu suivrais le flot, pour aller te fondre dans l’Océan, puis te dilater et te perdre dans l’ascension vers la Lumière des cieux, puis être appelée à redescendre, de nouveau séparée de toi-même – dans la représentation du monde mais non dans le monde lui-même – en pure miséricorde, pour abreuver ceux qui ont soif !

Ainsi sont aussi les trois états de l’Amour, qui coulent sur les sept vallées des trois mondes.

Celui qui dispense l’Eau ici et ailleurs, abondamment ou parcimonieusement, le fait en toute justesse, en vérité.

Car comment trouverais-tu le chemin de la source, sans soif, sans désir, sans manque ? Comment remonterais-tu à la Source de la source, sans une soif plus grande encore ?

Et voilà chose plus étrange encore : qu’il te faille renoncer à l’Eau, pour connaître la Source. Mais cela est une autre histoire. »

Halima, chap. XIV

« Je crois, dit Hadil, que l’on fait toute chose par amour, et seule diffère la hauteur de notre amour dans l’éther. Toute action loue une chose créée sur laquelle s’est posée une conscience empreinte d’amour. Même nos erreurs, même nos haines et nos cris, ne sont que le reflet d’un amour : amour d’un bien terrestre auquel on s’est attaché et qui crie son arrachement, amour d’une demeure que l’on a chérie et qui nous fait résister à l’ordre nouveau, amour d’une liberté qui nous fait honnir les barreaux qui l’entravent. Amour d’une illusion toujours.

Il faut alors pour remède à la folie de l’amour, un amour plus grand :

Tu n’es, mon amour, me dis-je, qu’un chemin vers mon amour Plus Grand. J’aime pour apprendre à aimer ce qui est au-delà de toi. Alors j’aime aimer, parce que j’aime davantage l’Amour, que l’objet de mon amour, qui lui est éphémère, qui lui ne fait que passer, tandis que l’Amour subsiste dans l’éternel : toujours il renaîtra ; innombrables sont ses formes, unique est son essence, qui est au-delà de toute forme.

Que cherchez-vous dans le miroir de vos amours ? N’y percevez-vous que le seul palpitement d’un morceau de chair charriant le fleuve de vos émotions ? Car si l’amour est dans votre sang, et dans votre sang seulement, c’est un amour dont vous serez bientôt l’esclave ; il vous tient déjà à sa merci, et bientôt pour votre salut, vous devrez vous rebeller, le sacrifier, et comme le sang, il retournera à la terre.

Amour, terre et sang sont inexorablement liés. Et pour élever l’amour, il faut purifier le sang. Et pour purifier le sang, il faut aimer au-delà des frontières de ce que l’on appelle amour…

« Nous avons refusé bien d’ordinaires barbaries, songea Halima, et de ce fait, élevé nos âmes. »

Halima connaissait le prix de son lait, sève de son sein, don d’elle-même au bénéfice de demain. Elle ne pouvait se résoudre à le voler à un autre être de chair, tant que la terre lui offrirait de quoi subsister.

« Qui voudrait être l’enfant de celui qui dit aimer ses bêtes, et leur vole leur lait ? Se dit-elle encore : des limbes de son esprit surgit une violente émotion dont elle se fit compatissante témoin. Qui voudrait être l’enfant de celui qui dit aimer ses bêtes, et les tue pour son profit, et les mange pour son plaisir, et se pare de leurs peaux ? Il dira à son enfant : je t’aime, et l’enfant verra ce qu’il fait des créatures qu’il prétend aimer. Est-ce là l’amour des bêtes ou bien l’amour du profit ? »

« Toujours prenez garde à l’objet de votre amour, continua Hadil. Car l’amour qui ne vise l’Absolu dessert l’Homme, il est idolâtrie. »