Les communs aux théories de la transformation sociétale

L’illustration est un petit clin d’oeil à cet animal-totem qu’est la grenouille, elle qui incarne si bien la transformation, la métamorphose…

J’ai exploré différentes approches du changement sociétal, chacune à leur manière sont incroyablement inspirantes et puissantes, elles sont le fruit de décennies de travail de la part d’acteurs du changement extraordinaires. Elles s’appliquent à différentes échelles – individuelles et collectives – mais je n’ai pu m’empêcher de faire des parallèles entre elles.

Je vais faire référence principalement à quatre approches : la théorie U d’Otto Scharmer, les scénarios transformatifs d’Adam Kahane, la Communication NonViolente de Marshall Rosenberg, et le Travail-qui-Relie, de Joanna Macy.

Commençons par un très bref descriptif de ces quatre approches si vous le voulez bien. ^_^

La théorie U a été développée par Otto Scharmer, maître de conférence au M.I.T. ; c’est un modèle de conduite du changement par l’intelligence collective et le Presencing, qui a inspiré des milliers de projets d’innovation sociétale.

Les scénarios transformatifs est une méthode de coopération multi-acteurs portée par Adam Kahane. Elle a soutenu des transitions démocratiques importantes comme durant la période post-apartheid en Afrique du Sud par exemple. La pratique des scénarios permet à des groupes hétérogènes de conscientiser leur(s) futur(s) possible(s), et de passer ensemble à l’action.

La Communication NonViolente est un processus de communication développé par Marshall Rosenberg. Si elle est une approche individuelle avant tout, elle se fonde toutefois sur une volonté de transformer plus largement nos interactions pour faire advenir une société plus empathique et bienveillante. C’est par ailleurs un outil aujourd’hui largement utilisé dans les groupes de transition.

Le Travail-qui-Relie est une méthode initiée par l’écophilosophe Joanna Macy, qui vise à ce qu’elle appelle le « changement de cap » c’est à dire l’élaboration d’une société compatible avec la vie, en renouant avec nos aspirations à contribuer à celle-ci.

J’ai extrait de ces quatre méthodologies ce qui me semble être des points communs, qui dessinent une trame commune qu’il me semble opportun d’avoir à l’esprit. C’est une rapide esquisse que je n’ai pas (encore) l’élan de développer.

Chaque processus a sa cohérence et son déroulé d’étapes dont il ne s’agit pas de se défaire, mais juste ici, d’observer quelques semblables ingrédients.

Non-directivité. En psychologie, la non-directivité était chère à Carl Rogers, dont Marshall Rosenberg, père de la Communication Non-Violente, fut d’ailleurs l’élève. Cette non-directivité dans les processus de changement que j’ai mentionnés se traduit par l’adoption d’une posture de facilitateur, plus que d’animateur, en charge davantage de proposer un contenant, qu’un contenu. L’attention est dirigée vers (les conditions d’émergence de) ce qui est, et non pas ce qui devrait être. L’intention n’est pas de faire évoluer la personne/le groupe vers un objectif défini d’avance, mais de permettre un cadre propice à ce que la personne/le groupe trouve par lui-même ses propres solutions. Donc, être au service de, plutôt que diriger vers…

Changement de regard. Il s’agit à un moment donné d’opérer un décalage volontaire d’avec notre point de vue habituel, pour percevoir le système dans lequel nous sommes insérés depuis un espace plus vaste, extérieur. Dans le Travail-qui-Relie, Joanna Macy appelle cela « changer de perception » ou « le regard neuf ». Dans les scénarios transformatifs et la théorie U, ce sont les voyages apprenants qui permettent cette distanciation. Quand Marshall Rosenberg opère la différenciation entre ce qu’il nomme « langage chacal » et « langage girafe », c’est ce même recul qui nous est donné et qui permet la prise de conscience.

Creuser un puits… La théorie U d’Otto Scharmer l’illustre plus que toute autre avec sa modélisation en forme de U : le processus de changement implique une descente, le fait de creuser. Que trouve-t-on alors au fond du puits : une « eau » (celle des émotions, celle de la source…) qu’il nous faut ensuite ramener à la surface. En CNV, la descente se fait par étapes, de l’observation d’abord, au sentiment que cette observation génère, puis au besoin enfoui sous ce sentiment. Dans le Travail qui Relie, c’est en reconnaissant la peine profondément enfouie que nous éprouvons pour le monde, que l’on peut transmuter cette noirceur en énergie pour agir. Dans les scénarios transformatifs, je dirais qu’il s’agit du moment où les espoirs de chacun laissent place à une sorte de lucidité sur les futurs probables, et que vient l’heure d’opter collectivement pour l’un ou l’autre. Il y a donc, au fond de ce « puits » qu’il nous est proposé de creuser, un quelque chose vivant qui veut se vivre. Tout le travail consiste à aller chercher ce futur émergent, le faire s’exprimer, puis lui permettre de s’incarner. Les quatre approches dont je parle se terminant par une phase d’engagement à l’action.

Ce qui ne se voit pas. Otto Scharmer préconise une attention constante à ce qu’il appelle le « champ » et qui s’apparente à la notion de contenant que j’ai évoquée plus haut. Fils d’agriculteurs, il fait le parallèle avec l’attention portée à la terre, à la santé du sol, qui est garante de sa fertilité. Il nous parle également de l’importance du point aveugle, qu’il définit comme « l’élan intérieur, l’état de conscience interne à partir duquel nous agissons », rejoignant en cela la notion d’intention sur laquelle repose la CNV, et sans laquelle son processus en quatre étapes – observation-sentiment-besoin-demande – perd sa raison d’être. Adam Kahane insiste également sur l’importance de passer du temps à observer. Toute cette dimension invisible du travail en lien avec l’intention, l’attention, la qualité de présence, est essentielle.

La dimension du coeur. Ces acteurs du changement ont chacun quelque chose de profondément humain, et une conscience aigüe que le changement s’opère non pas à partir de la tête, mais à partir du coeur. Qu’il ne s’opère pas depuis l’extérieur par une quelconque inclinaison à, mais depuis un élan intérieur, qu’ils peuvent éventuellement faciliter à susciter.

Pour aller plus loin, je ne peux que vous conseiller ces quelques ouvrages : Théorie U, l’essentiel, Otto Scharmer, éd. Yves Michel, Scénarios pour la transformation sociétale, Adam M. Kahane, éd. Yves Michel, La CNV à l’usage de ceux qui veulent changer le monde, Nathalie Achard, éd. Marabout, Les bases spirituelles de la Communication NonViolente, Marshall B. Rosenberg, éd. Jouvence, Écopsychologie pratique et rituels pour la Terre, Joanna Macy et Molly Y. Brown, éd. Souffle d’or.

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