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Elle plongeait, telle Narcisse, son regard dans les eaux, en quête d’elle-même, et par une mathématique subtile, ce fut le moment que choisit son jumeau d’en-haut, tout d’un soleil d’or vêtu, pour la visiter en formes-pensées.

« L’au-delà n’est pas en dehors de moi. il jaillit depuis l’intérieur, depuis mon ventre qui, libéré, laisse entendre le big-bang, fait jaillir l’Om, exulte la vie. »

« Je suis une cascade qui rit, dit mon âme à mon corps, pourquoi ne me reconnais-tu pas ? Pourquoi t’identifies-tu à ce monde ? »

Évidence. Du vide jaillit l’eau, de l’eau, la Vie.

Énéa, III

Tandis qu’elles s’étaient entretenues, le rideau de la nuit était tombé et les enveloppait comme un manteau.

« Faisons une prière, toutes les deux. Il y eut mille lunes aux accords dissonants, pour qu’enfin nous nous donnions la main, cela ne doit-il pas être célébré ? Nous avons marché dans bien des forêts à la fois, aux quatre vents, à notre rencontre, essaimant des lambeaux de nous sous les chênes, sous les cyprès et dans la lande, et je t’ai entendue supplier cent fois le Sans-Nom : ‘où avez-vous trouvé refuge contre l’ennemi qui rôde ? Je viens vous apporter le réconfort de mes bras, mais moi, qui me réconfortera ?’ Et mes larmes ont coulé, car j’étais là, et tu ne me voyais pas. »

« Je n’ai plus peur du noir, depuis que je crois aux esprits, » dit-elle.

« Et moi, il n’y a pas une obscurité au monde que je ne puisse vaincre. »

Elles rirent.

« Rentrons, maintenant : allons au Royaume de Joyance, bâtir à quatre coeurs, au quartier de la Jérusalem céleste notre demeure. »

Bilqis, la reine de Saba

_ Que connais-tu des départs ?
_ Ils ne sont l’affaire que de ceux qui se sont trop fixés en un point. Pour celui qui chemine, il n’y a ni départ, ni même arrivée, seulement la route le long de laquelle il effrite son corps de chair jusqu’à ce que son âme s’envole et retourne à la Maison céleste. Trop souvent me prend la nostalgie de la Maison céleste, mais lorsque je vois ce dont Dieu t’a doté ici-bas, je me prends à rêver qu’il puisse être doux de goûter à la terre. Le Créateur a élevé Abraham au rang d’ami, et pourtant, notre père Adam, parmi sa descendance innombrable, de tous ses fils a préféré David. Toi, fils de David, ton héritage est à nul autre pareil. Dieu t’a entendu et exaucé. Il a soumis les vents à ton ordre, et même les djinns t’obéissent. Quelle sorte de crainte pourrait donc encore toucher ton coeur ?
_ Tu pleures. Je ne voulais pas te faire pleurer.
_ C’est de la joie, Amour, dit-elle dans un sanglot.
_ Je ne comprends pas.
_ Comment pourrais-je pleurer de tristesse, quant à moi, puisque ton départ signifie que Dieu me réserve mieux encore que ta présence ?
Et elle laissa échapper un rire clair.

Énéa

« Pourquoi la rivière s’inquiéterait-elle de tarir ? »

« Même si un jour la source ici s’assèche, continua Énéa, il te faut bien comprendre que l’eau jaillira ailleurs, qui est un autre ici.

Tu vois, la rivière est comme toi, un instantané positionné dans le temps et l’espace : l’illusion d’une indépendance, un goût peut-être, une couleur, quelques caractéristiques éparses et éphémères. Toi tu as oublié, mais elle, se souvient : elle est Eau, Une, indivisible et inaltérable. Non, je te le dis, l’Eau ne s’inquiète pas de savoir si elle coulera encore demain, ni la source ne modère son débit, en prévention des temps arides.

Petite toi qui t’enracine, tu peux bien craindre que le Souffle te quitte demain, ou bien l’Amour. Mais une partie de toi au mouvement le Souffle t’invite. C’est comme… Comme tu suivrais le flot, pour aller te fondre dans l’Océan, puis te dilater et te perdre dans l’ascension vers la Lumière des cieux, puis être appelée à redescendre, de nouveau séparée de toi-même – dans la représentation du monde mais non dans le monde lui-même – en pure miséricorde, pour abreuver ceux qui ont soif !

Ainsi sont aussi les trois états de l’Amour, qui coulent sur les sept vallées des trois mondes.

Celui qui dispense l’Eau ici et ailleurs, abondamment ou parcimonieusement, le fait en toute justesse, en vérité.

Car comment trouverais-tu le chemin de la source, sans soif, sans désir, sans manque ? Comment remonterais-tu à la Source de la source, sans une soif plus grande encore ?

Et voilà chose plus étrange encore : qu’il te faille renoncer à l’Eau, pour connaître la Source. Mais cela est une autre histoire. »

Halima, chap. XIV

« Je crois, dit Hadil, que l’on fait toute chose par amour, et seule diffère la hauteur de notre amour dans l’éther. Toute action loue une chose créée sur laquelle s’est posée une conscience empreinte d’amour. Même nos erreurs, même nos haines et nos cris, ne sont que le reflet d’un amour : amour d’un bien terrestre auquel on s’est attaché et qui crie son arrachement, amour d’une demeure que l’on a chérie et qui nous fait résister à l’ordre nouveau, amour d’une liberté qui nous fait honnir les barreaux qui l’entravent. Amour d’une illusion toujours.

Il faut alors pour remède à la folie de l’amour, un amour plus grand :

Tu n’es, mon amour, me dis-je, qu’un chemin vers mon amour Plus Grand. J’aime pour apprendre à aimer ce qui est au-delà de toi. Alors j’aime aimer, parce que j’aime davantage l’Amour, que l’objet de mon amour, qui lui est éphémère, qui lui ne fait que passer, tandis que l’Amour subsiste dans l’éternel : toujours il renaîtra ; innombrables sont ses formes, unique est son essence, qui est au-delà de toute forme.

Que cherchez-vous dans le miroir de vos amours ? N’y percevez-vous que le seul palpitement d’un morceau de chair charriant le fleuve de vos émotions ? Car si l’amour est dans votre sang, et dans votre sang seulement, c’est un amour dont vous serez bientôt l’esclave ; il vous tient déjà à sa merci, et bientôt pour votre salut, vous devrez vous rebeller, le sacrifier, et comme le sang, il retournera à la terre.

Amour, terre et sang sont inexorablement liés. Et pour élever l’amour, il faut purifier le sang. Et pour purifier le sang, il faut aimer au-delà des frontières de ce que l’on appelle amour…

« Nous avons refusé bien d’ordinaires barbaries, songea Halima, et de ce fait, élevé nos âmes. »

Halima connaissait le prix de son lait, sève de son sein, don d’elle-même au bénéfice de demain. Elle ne pouvait se résoudre à le voler à un autre être de chair, tant que la terre lui offrirait de quoi subsister.

« Qui voudrait être l’enfant de celui qui dit aimer ses bêtes, et leur vole leur lait ? Se dit-elle encore : des limbes de son esprit surgit une violente émotion dont elle se fit compatissante témoin. Qui voudrait être l’enfant de celui qui dit aimer ses bêtes, et les tue pour son profit, et les mange pour son plaisir, et se pare de leurs peaux ? Il dira à son enfant : je t’aime, et l’enfant verra ce qu’il fait des créatures qu’il prétend aimer. Est-ce là l’amour des bêtes ou bien l’amour du profit ? »

« Toujours prenez garde à l’objet de votre amour, continua Hadil. Car l’amour qui ne vise l’Absolu dessert l’Homme, il est idolâtrie. »